La pensée islamique et l’Occident au delà du choc des civilisation

Qui connaît aujourd’hui la grandeur de l’idéal qui animait les Mutazilites ? Qui lit dans l’espace francophone le travail coranique exemplaire de Farid Esack ? Qui ? ? propos des relations entre l’islam et l’Occident.

Quand Samuel Huntington a mis de l’avant, en 1993, la thÚse du « choc des civilisations », il ne pouvait prévoir qu’elle contribuerait à généraliser une lecture politique du conflit de l’islam et de l’Occident et qu’elle servirait tous ceux à qui une simplification grossiÚre de la pensée islamique pouvait apporter des arguments.

Cette généralisation a été renforcée par le 11 -Septembre, mais malgré ses exagérations manifestes, elle est toujours en attente de réfutation. La raison en est qu’elle est chaque jour plus utile dans un contexte d’infantilisation de la pensée islamique et arabe.

Qui ne voit en effet l’intérêt de montrer que, de tout temps, l’islam a représenté une doctrine marquée par le refus de la raison, l’appel à l’autorité, l’acceptation de positions inégalitaires et l’incapacité d’accéder à une position critique concernant le texte du Coran? Toutes ces caractéristiques ne sont-elles pas l’exact envers de notre Occident idéalisé, riche agrégat de démocratie égalitaire et de critique rationnelle? L’Occident a fourni lui-même à l’islam le langage pour se perdre: il est inapte à la modernité, il ne saurait être libéral, et il a décidé qu’il en était ainsi de toute éternité.

Modernité, libéralisme, ces notions ne sauraient en effet définir l’évolution de la pensée islamique au cours de la période où se forment en Occident les idéaux de la raison et de la liberté.

 Revanche

Il suffit de relire l’article de l’Encyclopédie que Voltaire rédige sur Mahomet pour comprendre que la thÚse de Huntington remonte assez loin: ce n’est pas seulement l’Europe chrétienne, profondément humiliée par la perte de Byzance, qui a choisi de prendre sa revanche en caricaturant le patrimoine arabe, c’est aussi l’Europe moderne qui se montre incapable d’autre chose que de mépriser l’irrationalité des penseurs musulmans.

Voltaire, qui ne lisait pas une ligne d’arabe mais qui avait sans doute vu, lui aussi, des caricatures du ProphÚte, a aujourd’hui beaucoup d’héritiers, qui font spécialité de répandre des stéréotypes et qui ne prennent pas une heure pour s’approcher dans l’étude de la vraie tradition de l’islam. Le mépris occidental de la pensée islamique s’autorise désormais des dérives de l’islamisme pour demeurer ignorant.

Comme le dit si bien Richard Bulliet, un des rares historiens à avoir voulu contredire Huntington, «les civilisations vouées à l’affrontement ne peuvent pas se chercher un avenir commun» (La Civilisation islamo-chrétienne, Flammarion, 2006). C’est ainsi que l’Occident se sent justifié d’ignorer l’histoire de la pensée arabe et islamique, et de contourner complÚtement tout ce qui depuis les origines de l’islam a été et continue d’être, en dépit de tous les obstacles, la recherche de la raison.

Temps forts

Ce jugement est-il fondé ? De toute évidence, non. L’histoire de la pensée islamique se divise en gros en quatre périodes : la période de formation, qui est celle de la « philosophie » et qui correspond à un riche mouvement d’appropriation et d’interprétation de la rationalité grecque; la seconde période est ce qu’on appelle l’?ge d’or, un siÚcle de floraison exceptionnel sur tous les plans; la troisiÚme est la période de l’Empire ottoman et la derniÚre correspond à la fin du Califat.

Même si la plupart des contempteurs de la pensée islamique s’accordent pour reconnaître la grandeur des deux premiÚres périodes, ils ne semblent capables de les étudier qu’à compter du déclin moderne. Ce faisant, ils oublient deux choses: premiÚrement, la pensée occidentale ne serait pas ce qu’elle est si elle n’avait pas reçu l’héritage scientifique et rationnel de l’islam.

Qui connaît aujourd’hui la grandeur de l’idéal qui animait les Mutazilites ? Des savants aussi compétents que Peter Adamson, spécialiste de Al-Kindi, ou Dimitri Gutas, un chercheur qui a étudié dans le détail la culture gréco-arabe, ont repris cette démonstration encore récemment.

Mais il faut aussi insister sur un autre fait: le déclin moderne de la pensée arabe et sa réappropriation dans des mouvements autoritaires comme le wahhabisme résultent en grande partie du refus occidental d’intégrer l’islam dans son concept de civilisation.

Pour des raisons politiques, le judaïsme persécuté et privé d’existence pendant des siÚcles était tout de même digne de figurer dans le terme sauveur, la «civilisation judéo-chrétienne»: cette idée n’était possible bien sûr que parce que le judaïsme n’était plus qu’un témoin antérieur et disparu, mais l’islam, qui appartient pourtant aux religions du Livre et qui n’a cessé d’approfondir dans les premiÚres périodes de son histoire les liens de la foi et de la raison, n’a jamais été digne de ce rapprochement. Il a été figé irréductiblement dans la position d’un autre inassimilable.

Actions

Ce blocage a des effets aussi pernicieux que la thÚse du choc des civilisations qu’il sert à renforcer: il paralyse tout effort pour voir dans l’islam autre chose qu’une figure méprisable d’irrationalité, alors que l’histoire de cette pensée — qu’on pense à Al-Farabi, à Avicenne, à Ibn Tufayl, et à combien d’autres — constitue le fondement de notre précieuse modernité. Mais il y a pire, car la diffusion du stéréotype, soutenue hélas par les dérives de l’islamisme, fait écran sur tous les efforts des modernistes musulmans.

Ils sont nombreux depuis la fin du Califat à chercher, en dépit de circonstances politiques pénibles qui sont beaucoup notre fait aprÚs 1918, une résurgence du rationalisme. Malek Chebel encore récemment (L’Islam et la raison, Perrin, 2005) montrait que ce projet rationnel est vivant, et si on se donne la peine de lire le portrait qu’en donne Rached Benzine (Les Nouveaux Penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004), on ne peut qu’admirer malgré ses difficultés les efforts des penseurs contemporains.

Ces intellectuels veulent prendre le relais du rationalisme islamique de la tradition, mais ils recherchent aussi une vraie modernisation de la pensée. On ne les entend pas assez, chacun le reconnaîtra, mais comment espérer qu’ils viennent à bout de l’obscurantisme islamiste si nous passons notre temps à les en prononcer incapables, au nom d’une lecture de leur histoire qui est fausse ou trÚs partielle ?

Pour un Mohammed Arkoun, formidable connaisseur de l’humanisme arabe des premiers siÚcles et défenseur d’un islam libéral, dont les travaux sont trÚs lus, combien d’autres demeurent dans l’ombre où nous les cantonnons? Qui lit dans l’espace francophone le travail coranique exemplaire de Farid Esack (un seul livre traduit, Coran, mode d’emploi, Albin Michel, 2004) ? N’est-il pas question de prendre trÚs au sérieux les avertissements de Abdelhawab Meddeb (La Maladie de l’islam, Seuil, 2002), mais en les recevant aussi pour nous-mêmes? Nos universités n’ont-elles pas le devoir de recruter et de former des arabisants ouverts au dialogue et capables de relayer ici en le soutenant l’effort critique d’intellectuels isolés et souvent opprimés par des régimes intolérants ?

Nous ne saurions nous dégager encore longtemps de notre responsabilité envers l’évolution contemporaine de la pensée islamique: en l’ignorant, autant dans son histoire vénérable que dans ses combats actuels, en refusant de discuter avec elle, sous le prétexte voltairien de son dogmatisme, nous ne faisons que reproduire les stéréotypes et aider ceux qui y trouvent leur intérêt.

***

Source : Le Devoir, Montréal, édition du samedi 21 octobre 2006, page H4 – ??Monde arabe – littérature?.

[Texte reproduit dans Les Classiques des sciences sociales avec l’autorisation accordée par l’auteur accordée le 5 novembre 2006.]

Par : Georges Leroux, Professeur associé, Département de philosophie, Université du Québec à Montréal (UQAM).

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